| Août 2010 | ||||||||||
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Je me rappelle cette nuit... Une nuit de répit, de celles que tous les camarades appréciaient, où quelques heures de liberté nous paraissaient des années. Cette nuit-là, la lune pointait le bout de son nez, en plein milieu du ciel. Les étoiles, telles des petites bougies nous fixant de leur œil lumineux, étaient présentes par milliers. À cette époque de nos vies, rien qu'un peu de lumière réchauffait les coeurs et déliait les langues. Du fin fond de nos tranchées, le temps semblait s'être arrêté, cette nuit-là. Nous n'étions plus des soldats au repos, nous étions des camarades qui passaient une soirée ensemble. Nous discutions de nos femmes, de nos futurs enfants, nous faisions des projets pour l'avenir.
L'un allait demander sa compagne en mariage durant sa prochaine, mais lointaine permission, l'autre allait enfin rencontrer son enfant, né après qu'il fut parti au front. Nous étions des hommes, après tout ! Tous ces droits dont on nous avait parlé, tous disparaissaient dès que nous posions nos bottes en dehors de la tranchée. Alors, la nuit, c'était pour nous comme une renaissance. On n'avait pas à se battre, à s'efforcer de survivre. Nous étions nous-mêmes.
Cette nuit-là, plus encore que les autres. Pourquoi ? Je ne saurais l'expliquer. Peut-être du fait que l'arrivée du printemps avait remonté le moral des troupes. Ou était-ce les signes amicaux, compréhensifs et pleins d'humanité que nous avaient faits des soldats allemands, de l'autre côté?
Nous répondîmes par une même fraternité. Cette nuit-là, nous tous étions frères: Allemands, Français ou BAT D'AF. Sous l'oeil étonné des généraux, un soldat, Levoillet, fit une chose des plus inattendues. Il posa son pied en dehors de la tranchée. Il traversa le no man's land avec la grâce si particulière de celui qui a confiance. Il se posta en face des Allemands, et s'assit par terre, en plein milieu du terrain où tant avaient connu leur dernier souffle.
Je me rappelle que nous nous sommes regardés quelques secondes, et puis nous l'avons rejoint.
Des Allemands eux aussi avaient rejoint le petit groupe d'hommes, oubliant la guerre, cette guerre voracement mangeuse d'hommes. Tout n'était pour nous, durant cette nuit, que joie.
Nous riions à en pleurer, échangions des cigarettes ou partagions les photos de nos fils et fillettes, nous ne nous soucions alors plus de rien que de vivre et de rire.
Ils n'étaient pas bougres, ces Allemands, et s'ils n'avaient pas parlé, j'aurais bien pu les prendre pour des Français! Quel bonheur, de ne pas devoir s'entretuer! Je me rappelle m'être demandé, alors que j'étais en pleine conversation avec un Allemand qui parlait un peu français, comment j'allais pouvoir tirer sur ce brave homme le lendemain.
Aujourd'hui encore, je ne sais pas comment j'ai pu le faire. Mais partager notre humanité valait le coup de se rencontrer, même si nous avions à nous battre le lendemain.
Sans notre humanité, sans le partage, sans l'échange entre ces hommes et nous, c'est nos âmes que nous aurions perdues. Alors sauver son âme n'est-il pas mieux que sauver sa peau? Si.
Cette nuit-là, nous sauvâmes nos âmes, allemands, français... Cette nuit-là fut la meilleure nuit de répit que j'eus, en quatre ans de guerre.
Ce fut comme si le temps s'était suspendu...
Remarque : Ce texte a été inventé dans le cadre d'un devoir sur table
évalué. Le texte n'a donc pas été retravaillé. Le film auquel on pourrait penser ("Joyeux Noël" sur les tranchées) n'a pas été visionné, juste évoqué en cours.